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La voie de l'écriture - partie 1
Shodô, la voie de l'écriture




Je suis sûr que la première fois que vous vous êtes intéressés à la langue japonaise, la chose qui vous a le plus frappé a été ce système d'écriture si différent du nôtre. En japonais la calligraphie se dit 書道 Shodou. La calligraphie est très importante depuis des siècles pour les Japonais puisqu'elle est entrée dans la classification des « Beaux-Arts ». Pour cette raison, cet art est doublement attractif puisqu'il n'aborde plus l'écriture, déjà déroutante au premier abord, de manière utilitaire mais esthétique. Les kanji étant déjà une abstraction de concepts, la calligraphie y pose un regard différent avec une approche qui peut rendre l'aspect physique des caractères totalement méconnaissables, mais peut rendre les kanji accessibles à tous. C'est donc un art qui est tout imprégné des pensées orientales confucéenne, Zen et Taoïste. En effet, dans une oeuvre de ce genre la concentration de l'esprit doit être à son paroxysme pour que le corps puisse révéler toutes ses potentialités cachées. Aujourd'hui, les nouvelles technologies ont totalement supplanté l'utilisation du pinceau mais les enfants japonais sont toujours initiés à la calligraphie à l'école même si l'enseignement n'est plus obligatoire. Enfin, la calligraphie est présente au quotidien là-bas (sur certaines enseignes de commerces par exemple) donc la reconnaître un tant soit peu ne peut pas faire de mal.

>>Et donc pour rentrer dans le vif du sujet : D'où vient Shodou ? Vous avez bien sûr deviné, c'est la Chine le précurseur en la matière. En réalité les notions d'écriture et de calligraphie sont tellement liés dès le début que l'on ne sait pas vraiment lequel a le plus influencé l'autre. En plus de ça l'évolution de ce médium est le résultat d'échanges incessants entre la Chine et le Japon. Tout ce que l'empire du milieu laissait se dégrader, l'archipel l'a récupéré tout en y laissant une empreinte profonde et la calligraphie ne fait pas exception. Ainsi le Wayo, un style proprement japonais, vit le jour à la fin du 1° millénaire. C'est vers le V° siècle que l'écriture chinoise(donc la calligraphie et les outils qui en sont indissociables)fut introduite par les moines bouddhistes dans l'archipel. Les prémices d'une écriture abstraite remonte à environ 1700 avant notre ère, à cette époque les idéogrammes étaient gravés sur des carapaces de tortue (kokotsubun) ou des lamelles de bambou (mokkan). Le papier fut inventé bien plus tard mais sa fabrication onéreuse en rendit l'usage assez limité un certain temps, l'utilisation de le soie était plus courante pendant un moment.
Donc, pour commencer je présenterai les principaux styles de calligraphies, ensuite le matériel nécessaire à sa réalisation, et pour finir l'apparition progressive des kana.


Les styles

Le Tensho (Zhuan=propager / arrondi)



Ce style a été le premier à avoir été utilisé pour remplir des documents officiels et copier les textes bouddhistes. Le recopiage de textes religieux n'est pas encore une démarche artistique mais on peut dire qu'il y a participé. En effet, nous en sommes toujours aux premiers pas de l'écriture mais ces textes étaient recopiés le plus fidèlement possible (à la manière des débutants en calligraphie). Cet acte était accompagné de divers rites religieux, comme c'est encore un peu le cas aujourd'hui, et une véritable preuve de dévotion à l'égard des divinités. Le Tensho a connu son apogée vers -200 avant JC. Nous pouvons en effet comparer l'acte de copie des moines bouddhistes à la première étape d'apprentissage d'un débutant : le plus important pour les moines était de transmettre une écriture claire afin de maximiser l'expansion de leur religion. La technique consiste à recopier les Sutra le plus fidèlement possible dans le but de faire resurgir l'énergie du calligraphe à l'origine du texte tout en y insufflant sa propre énergie et interprétation(sans dénaturer le message porté par le document).

Au Japon, le Tensho est apparu entre les périodes de Nara et Heian (710-1192) et les gens ne l'ont jamais considéré comme un style anodin. Le style s'est réellement démocratisé en 1653 avec l'arrivée sur le sol nippon des moines de la secte Zen Dokuryu. Malgré son aspect archaïque, il reste assez populaire de nos jours car il occupe une place particulière dans Shodou. En effet, ce style n'est pas utilisé tel quel avec un pinceau et du papier mais est utilisé pour la gravure des sceaux qui, outre leur fonction officielle, sont très importants en calligraphie servant à signer les oeuvres (mais nous en reparlerons plus tard). En tous cas les graveurs de sceaux jouissent d'une très bonne réputation, surtout depuis le XIX° siècle, époque à laquelle ils étaient bien vus des personnes de la cour ; ils sont considérés comme de véritables artistes.


Le Reisho (Lishu=subalterne)



Ce style est apparu pour la première fois en Chine pendant la dynastie des Han(vers -220) car l'écriture en Tensho dérivée des pictogrammes étaient encore trop basée sur les dessins de pictogrammes primitifs et leur écriture restait difficile. Donc Reisho est tout simplement une simplification de Tensho. L'invention de ce style a permis un gain de temps considérable pour établir les rapports de plus en plus nombreux demandés par la monarchie, ce qui a également favorisé l'expansion d'une classe de lettrés dans la contrée du milieu. C'était aux fonctionnaires qu'incombait cette tâche c'est donc tout naturellement que ce style porte le nom d'écriture des "subalternes" ou "scribes". Les traits furent mieux proportionnés et l'espace entre les caractères plus équilibré... A l'époque le mouvement de pensée officiel dans le pays était le confucianisme, prônant en effet la droiture du coeur et la propension de chaque chose. Un beau caractère traduit obligatoirement un esprit droit, un tempérament, une personnalité irréprochables pour un noble participant au développement économique de la Chine. Pour ces personnes la calligraphie était un vecteur très important pour l'éducation et l'ordonnancement administratif de la société. C'est l'état d'esprit qui pourrait correspondre à la deuxième étape pour un pratiquant de nos jours : l'interprétation subjective du caractère ne peut découler que d'une connaissance technique parfaite. Par la suite leur goût a glissé tout naturellement vers le Kaisho, toujours dans un souci de clarté, tout comme le style des copistes bouddhistes.

Cette tendance est apparue au Japon beaucoup plus tard à la période de Muromachi(1392-1573) et son utilisation différa totalement de ce qu'on avait pu en faire en Chine. Eux, l'utilisèrent pour les enseignes des restaurants car Reisho convenait aux écritures de grande taille, où le style pouvait révéler toute sa puissance. On pouvait aussi le trouver en couverture de certains livres ou encore dans les préfaces. Le style connut un nouvel essor du fait de son effet noble durant l'ère Edo quand il fut utilisé dans les cérémonies du thé, érigée au dessus du tokonoma la calligraphie sert toujours à exprimer le thème de la cérémonie. Les ouvres de prêtres Zen sont particulièrement appréciées pour ce genre d'occasion où l'oeuvre contribue à la mise en place d'une certaine atmosphère.


Le Kaisho (Kashu=modèle/règle)



Ce style est le style standard que l'on peut trouver dans des situations informelles, c'est à très peu de différence la typo qu'on peut trouver dans les livres, par exemple. Il est apparu au 3° siècle, le format fut définitivement défini durant la période des Tang (618-907). Kaisho a exactement la même utilisation que Reisho pour les chinois, d'ailleurs ceci en est encore une simplification. La seule différence réside dans le fait que les traits sont encore plus proportionnés et un peu plus dynamiques ce qui rend le caractère plus agréable à l'oeil. De plus Kaisho a été pratiquement parfait à partir du IV° siècle là-bas.

Au Japon, les premiers kanji qui y sont apparus étaient dans cette forme. Au début, les religieux japonais l'ont utilisé pour traduire les nombreux sutras importés au cours du VII° siècle. Le style a aussi servi à écrire les textes officiels et les chroniques de l'histoire du Japon comme le Kokiji, recensant la succession des Empereurs. Durant la période Heian, la forme définitive du style a été posée, très influencée par les Chinois. Au début des années 900, le Wayo connaît ses tous premiers pas, basé sur l'interprétation du Zen comme pour les styles postérieurs. L'apparition du Wayo correspond aussi à l'arrivée au pouvoir des guerriers à l'époque Kamakura avec une empreinte plus vigoureuse et énergique. Enfin, pendant l'Ere Meiji les moines japonais retournèrent en ambassade en Chine développèrent à nouveau leur style grâce aux estampes d'outre-mer.


Le Sôsho (Caoshu=Brouillon)



On l'appelle aussi style Herbe, l'écriture cursive. Ce style est apparu en Chine environ 2 siècles avant notre ère et c'est là que les choses commencent à devenir vraiment intéressantes. Jusque-là l'écriture chinoise n'avait pas encore réussi à se séparer de son but premier à savoir la communication informative, officielle et religieuse. Mais avec le Sôsho apparemment sans grand intérêt la dimension artistique de la calligraphie va s'étendre considérablement. C'est d'ailleurs aujourd'hui le style de prédilection de la calligraphie sur papier grand format pour tous les artistes, le style de l'abstraction favorisant la manifestation du Ki et de la Vérité à travers le sinogramme. En fait, au début, ce style a servi de brouillon (comme son nom l'indique) pour les religieux en marge des textes au moment de la rédaction (un peu à la manière des Furigana dans les manga). Mais vers la fin de la dynastie Han (environ au 2°siècle) les personnes les mieux éduquées commencèrent à les écrire lentement tout en essayant de conserver l'effet véloce propre à ce style. De nombreux textes littéraires célèbres ont vu le jour en Sôsho afin de mieux coller au thème initial de l'oeuvre.

Mais c'est au Japon qu'il a vraiment fait ses preuves au VIII° siècle même si il n'a pas connu un très bon accueil. C'est le moine et calligraphe Kûkai qui y importa ce style, homme très important pour l'identité du Japon. Selon une légende, muni d'un pinceau dans chaque main, d'un entre ses dents et d'un autre à chaque pied, il exécuta une oeuvre pour l'empereur. On lui prête aussi la mise en place des premières écoles de calligraphie et du premier dico de kanjis. Mais les lettrés japonais ayant accès à l'éducation chinoise ne comptant que des hommes, ces derniers n'utilisaient le Sôsho que dans les poèmes dans le but de courtiser les dames de la cour. Ils persistaient à écrire en Kaisho Et donc ce sont les femmes qui en ont profité pour apprendre à écrire et inventèrent les hiragana par la même occasion (mais nous y viendrons plus tard). Au XII° siècle, des moines japonais retournent en Chine et cette fois ce sont eux qui donnent une leçon aux Chinois en influençant profondément le style. Ils inventèrent notamment un style s'appelant Renmen-tai à partir du Sôsho consistant à lier tous les kanjis sans jamais lever le pinceau de la feuille. Ce "sous-style" correspond à l'arrivée au pouvoir des guerriers, une classe plus agressive, à l'époque Kamakura. A la période d'Edo le style fut de nouvelles modifications avec la fermeture du Japon. Enfin l'Ere Meiji connu un renouveau avec l'apprentissage des styles Ming et Quing. De nos jours ce style n'est utilisé que par les artistes les plus expérimentés car il demande la meilleure connaissance des caractères.


Le Gyôsho (Xingshu=courante)



Le Gyôsho a vu le jour, en Chine bien sûr, au I° siècle avant notre ère et est (encore une fois) une simplification du Reisho. Trouvant un juste équilibre entre le Kaisho (moins carré) et le Sôsho (moins rond), c'est le style qui offre des formes attractives tout en gardant une certaine lisibilité. En chinois le mot pour dire Gyôsho est Xingshu qui signifie « marcher » ou « courir » car on a l'impression de voir les caractères bouger au fil de la lecture.

Peu influencée par les Chinois, cette tendance arrive au Japon à la période Heian et plaît immédiatement. Cette écriture stylisée mais lisible correspond à merveille à l'alliance des kanji et des kana, unique au japon. Le repli du Japon au même moment a permis l'apparition du Wayo, c'est à dire la japonisation des styles chinois et la racine de Shodou. Le précurseur de la tendance Wayo fut Michikaze Yukinari le fondateur de l'école Seson-ji.

Ces deux derniers sytles Sôsho et Gyôsho sont très influencés par les pensées Zen et Taoïstes. Surtout le Sôsho. Ces styles sont considérés comme des styles "bâtards" par les héritiers de la pensée confucéenne qui y voyaient une voie d'entrée pour l'obscurantisme. L'approche des shamans taoïstes leur est totalement opposée. Plus le caractère est visuellement indéchiffrable, plus l'artiste se rapproche de la vacuité présente en toutes choses. Cette pensée nie surtout la partie visuelle évidente du caractère pour privilégier une compréhension immédiate des phénomènes naturels par la contemplation et la pratique. Cela ne nécessite aucun conditionnement mental préalable à l'aide de corpus religieux ou philosophiques. On attribue à ce mouvement de pensée les formes les plus primitives d'écriture : les caractères talismaniques magiques censés protéger des mauvais esprits. Et on peut observer en même temps c'est la même pensée qui traduit le degré de pratique le plus élevé ainsi que les plus grandes valeurs de Shodô. L'interprétation objective, n'étant plus médiée par quelques contraintes que ce soit, de tous les objets et idées nous entourant constamment se présente comme l'aboutissement du travail de calligraphe conduisant à l'éveil spirituel.


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