Le Japon Ancien ou « Époque des Codes » – partie 3

3. La période d’Heian 平安時代

Cette période débute donc avec l’installation de la capitale impériale à Heian-kyô 平安京 ( Capitale de la paix) en 794.

Jusqu’à cette époque, le Nord d’Honshu était resté un territoire Aïnu, la « frontière » se situant à la hauteur de l’actuelle ville d’Akita. La cour semblant bien établie, décision est prise de conquérir ce dernier lambeau de terre. De nombreuses expéditions militaires (dont celle, fameuse, en 803 de Sakanôe no Tamuramaro) sont menées et des paysans sont envoyés pour occuper les terres nouvellement conquises et les mettre en valeur. C’est finalement en 850 que le Nord est conquis, les peuples autochtones étant refoulés sur l’île d’Hokkaidô.

Pendant ce temps, à Heian, la cour traverse une première difficulté : l’Empereur « retiré » Heizei veut reprendre le pouvoir à son successeur l’Empereur Saga. Ce dernier finit par s’imposer avec l’appui d’une branche de la famille Fujiwara: les Fujiwara du Nord. Il créa dans la foulée une « Police Impériale » (Kebishii) chargée de maintenir l’ordre dans la capitale et d’éviter à l’avenir des tentatives de soulèvement comme celle d’Heizei. L’Empereur retiré y perdit pas mal de son prestige.

Saga lança également diverses réformes afin d’améliorer l’application des Codes qui commençaient déjà à montrer de gros signes de fatigue. Toutefois, aucune de celles-ci (notamment un « contrôle » plus assidu des fonctionnaires) ne devaient se montrer suffisantes pour enrayer le lent déclin des institutions « chinoises ». D’ailleurs, le « prestige » chinois prit à cette époque un gros coup dans l’aile, à tel point que la pratique des Ambassades fut définitivement abandonnée dès 838.

C’est également à Saga que l’on doit l’abolition de la peine de mort, sans nul doute pour des raisons mystico-superstitieuses.

Au niveau religieux justement, deux écoles bouddhistes nouvelles prospèrent alors que l’influence des « 6 écoles de Nara » a pratiquement disparue :

a. L’école Shingon, fondée par le moine Kûkai dont le centre « d’opération » sera le Koya-san où fut enterré ce dernier. On devrait à cette école l’invention des katakana.

b. L’école Tendai, fondée par le moine Saichô dont le temple se trouvait à Hieizan dans les environs de Kyôto.

Shakadô sur le mont Hiei (école Tendai)

C’est sous l’influence de ces deux écoles que bouddhisme et shintô furent intimement mêlés. Ce n’est qu’à la restauration Meiji que ces deux « religions » seront à nouveau clairement séparées.

L’époque Heian est l’époque de l’apogée d’une famille : les Fujiwara. Dès le IXème siècle, cette famille (au demeurant fort étendue) est la plus riche et la plus influente du Japon. Ils éliminent un à un leurs rivaux, notamment Sugawara no Michizane qui est exilé en 901 sur l’île de Kyû-Shû, où il périra deux ans plus tard dans l’incendie de son château. Les Fujiwara ont donc la route ouverte : par un jeu de mariages, ils s’assurent une mainmise sur la famille impériale ; par un jeu de clientélisme acharné, ils s’assurent le contrôle total de l’administration. Ils se font eux-mêmes nommés « Régent » et exercent de fait le pouvoir à la place de l’Empereur : c’est le règne de « l’aristocratie de cour » par opposition à la période suivante, celle des Shôgun de Kamakura, qui sera le règne de « l’aristocratie guerrière ».

Ceci sonne le glas du régime des codes pour différentes raisons :

a. Le régime des codes chinois reposait, encore que cela n’aient jamais fonctionné à plein, sur un système de nomination / promotion aux mérites. Avec les Fujiwara, ce système est remplacé par un clientélisme total.

b. Les Fujiwara s’arrogent, ainsi que certains grands Seigneurs et des monastères bouddhistes, d’immenses propriétés exemptes d’impôts. De manière générale, très rapidement, le système de répartitions des terres est un échec : la propriété « privée » héréditaire devient la règle.

c. Découlant de la précédente, alors que les Seigneurs et les monastères s’enrichissent, la Cour quant à elle s’appauvrit de plus en plus. Il devient donc impossible d’entretenir une administration telle que rendue nécessaire par la mise en place d’un système « à la chinoise ».

La cour n’est donc plus un lieu de pouvoir mais un lieu d’apparats. L’Empereur est là pour respecter des rites qui assurent la « prospérité » du Japon, symboliquement bien entendu. L’étiquette devient extrêmement rigide, la tâche est donc très lourde… Mais c’est aussi l’époque où un art de vivre très raffiné se développe dans la capitale : la poésie et la littérature (surtout celle des femmes) acquièrent un prestige énorme. (C’est à cette époque qu’est rédigé le Genji Monotogari, premier « roman psychologique » de l’histoire de l’humanité.) Les femmes développent alors une écriture purement phonétique à partir de certains kanji : les hiragana. Ils seront compilés en 905 par qui no Tsurayuki.

Le goût, le luxe et le raffinement de la cour d’Heian deviennent proverbiaux. Le simple fait de se tromper dans l’agencement des couleurs des différents kimono portés par la noblesse couvre de honte le ou la fautive ! Les nobles ne se sentent bien qu’à Heian : ils pleurent quand ils la quittent et se réjouissent des mois à l’avance d’y revenir (il fallait à l’époque plusieurs mois pour aller de la région de Tôkyô à Kyôto).

Pourtant plusieurs failles apparaissent rapidement dans la « Fujiwara-connection ». D’abord, la famille est très étendue, des dissensions apparaissent vite entre telle et telle branche pour l’obtention d’un poste.
Mais surtout, les Fujiwara ont négligé un aspect de ce qui fait la puissance : l’armée. Ils n’ont pas à proprement parler de troupes, et l’Empereur encore moins. Dès lors, ils sont obligés de faire appel à d’autres familles qui ont, elles, développés un embryon de ce qui constituera plus tard la caste des samurai 侍 (A l’époque les archers à cheval constituent l’essentiel des troupes).
"Mon" (= "Sigle") des Fujiwara

Ainsi quand un membre de la famille Taira (ancien membre de la famille impérial « écarté » par les Fujiwara) « s’amuse » à piller une lointaine province, c’est aux Minamoto que les Fujiwara font appel pour mater le rebelle. De même en 1056, une guerre de neuf ans fut menée par les Minamoto contre Abe no Yoritoki.

Ceci ne fait qu’accentuer le prestige des Minamoto et déforcer les Fujiwara. C’est ainsi qu’en 1068, l’Empereur Go Sanjô 後三条 portera un premier coup à la suprématie des Fujiwara. A peine monté sur le trône, il se défait de l’influence des Fujiwara, réduisant leurs terres au profit des Minamoto et rétablissant l’autorité de l’Empereur. Il se retire au profit de son fils dans une habile manœuvre politique : une fois retiré, il peut à son aise continuer à tirer les ficelles tout en échappant à la rigueur des obligations imposées par le protocole à l’Empereur. Il inaugure ainsi le règne des « Empereurs retirés », faisant perdre beaucoup d’influence aux Fujiwara : c’est alors le titre de « Régent » qui devient une coquille vide !

Parallèlement, les temples, qui bénéficient de nombreuses terres, voient leur influence augmenter : ils recrutent parmi la petite noblesse et développent une caste de « moines guerriers » afin de maintenir l’ordre et qui, en fait, contribua bien plus à créer du désordre… C’est en luttant contre certains de ces fauteurs de trouble (moines guerriers et pirates) que la famille Taira va acquérir un grand prestige à la cour. Le « clash » avec les Minamoto, alors nouveaux maîtres de l’administration nipponne, semblait inévitable. Et il se produisit en effet.

En 1156, éclate à la cour un conflit de succession entre Sutoku et Goshirakawa (Hôgen no ran). Minamoto no Tameyoshi prit le parti de Sutoku, Taira no Kiyomori et Minamoto no Yoshimoto (fils de Tameyoshi) pour Goshirakawa. Sutoku fut vaincu et Tameyoshi exécuté. Ceci correspondait étrangement avec une prophétie faite par une "nouvelle" école bouddhiste japonaise: "l’école de la Terre pure" qui répandit le culte d’Amida Bouddha dans l’archipel et avait prédit une époque de troubles dès 1150… de nombreux temples furent dès lors construits en l’honneur d’Amida.

Mais l’histoire ne devait pas en rester là : Goshirakawa devient Empereur retiré mais , pour une raison peu claire, Yoshimoto développa une haine sans limite à l’encontre de Kiyomori. Il chercha à l’assassiner mais échoua dans son projet. La revanche de Kiyomori fut terrible : il pourchassa les Minamoto, en massacra une flopé mais épargna Yorimoto, fils de Yoshimoto. Yorimoto se réfugia à Kamakura où il fut confié à un membre de la famille Hôjô.

Les Taira semblaient donc maîtres de la situation. Hélas pour eux, une période de famine débuta, de plus Kiyomori s’étaient mis à dos toute la noblesse en cherchant à reproduire le schéma des Fujiwara (clientélisme et calliance avec la famille impériale) Les monastères de Nara étaient également très remontés contre lui. De plus, à Kamakura, les Minamoto pouvaient compter sur un commerce très lucratif avec les chinois tandis que les Taira s’appauvrissaient de plus en plus. Et enfin, devenant une noblesse de cour, les Taira s’aliénèrent très vite leurs vassaux traditionnels. Ajoutez à cela des bandes de pillards incontrôlés et l’on comprend que le pays connaissait une instabilité énorme…

C’est ainsi qu’avec l’appui des moines guerriers de Nara, les Minamoto (sous les ordres de Yorimoto et de son demi-frère Yoshitsune) détruisirent l’armée des Taira à Ichi no Tani, mettant au passage à feu et à sang l’ancienne capitale, Nara. La bataille finale fut navale : Dan-no-ura en 1185 vit toute la flotte des Taira, ainsi que le jeune empereur Antoku qu’ils avaient enlevé après avoir été chassé de Kyôto, engloutie à Shimonoseki. Par la suite Yorimoto élimina son demi-frère Yoshitsune (réfugié chez les Fujiwara du Nord) devenu trop célèbre à son goût.

En 1185, le Japon était enfin pacifié. Yorimoto’ s’étant vu confié tout pouvoir par la cour, fut nommé « Seii Tai Shôgun » « général pacificateur contre les barbares » en 1192. L’histoire ne retenant que le terme « Shôgun » 将軍.

Fujiwara Michinaga Minamoto no Yorimoto Taira no Kiyomori Minamoto no Yoshitsune

Prochain chapitre : le Japon féodal.

Bibliographie

HÉRAIL Francine, Histoire du Japon, des origines à la fin de Meiji, P.O.F., Paris, 1986.

ELISSEEFF Danielle, Histoire du Japon, Éd. du Rocher, Paris, 2001.
FRÉDÉRIC Louis, Le Japon : Dictionnaire et civilisation, Robert Laffont, Paris, 1996.
YOUNG David, YOUNG Michiko et HONG YEW Tan, Introduction to Japanese Architecture, Periplus, Hong-Kong, 2004.
SABOURET J.F. (sous la dir. de), Japon, peuple et civilisation, La Découverte, Paris, 2004.
SARASHINA, MURASAKI S., IZUMI S., Journaux des dames de cour du Japon ancien, Picquier Poche, 1998.

Sources photos

http://www.bushcat.com
http://www.lizadalby.com
http://www.japonsko.tnet.cz
http://www.columbia.edu
http://images.artelino.com
http://www.thingsofjapan.com.au

icon Auteur: Duncan

2 Réponse à “Le Japon Ancien ou « Époque des Codes » – partie 3”

  1. david-san dit :

    j’attend le prochain avec impatience!
    Merci Duncan

  2. daftsan dit :

    Le titre originale du roman est en fait Genji Monogatari.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Dit_du_Genji

    Merci pour ces articles fantastiques sur l’histoire du Japon.

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